ARTS ET DESIGN
Do-ho Suh, Séoul s'éveille
Dans le foisonnement de la scène artistique coréenne actuelle, Do-Ho Suh se distingue par des œuvres aussi saisissantes qu'intrigantes. Agé d'une quarantaine d'années, de nature discrète, l'artiste écrit depuis vingt ans les chapitres d'une œuvre double, entre accumulation de petits personnages et jeu avec l'espace à l'aide d'imposantes sculptures de tissu.
Do-Ho Suh a grandi dans une maison traditionnelle coréenne. Depuis le jardin, le regard est attiré par des sculptures de lave et les portes qui ont servi de modèle à la sculpture en Organza bleu, Reflection (2004). Attenant à la maison se trouve le tout premier atelier de l'artiste, qu'il utilise encore de manière ponctuelle, quand il n'est pas dans celui de New York. Au centre trône sa toute première sculpture, Metal Jacket (1992) et des dizaines de petits soldats, des robots, et aussi des boîtes de maquettes japonaises à construire - passe-temps favori de l'artiste depuis deux ans. On y découvre également un prototype de l'œuvre Cause & Effect, constitué de plusieurs personnages les uns assis sur les épaules des autres.
Une vocation tardive
Malgré une enfance environnée d'art avec un père peintre et calligraphe, un frère architecte et une mère en charge de préserver le patrimoine national des us et coutumes sud-coréens, Do-Ho Suh s'est tourné tardivement vers l'art. "Adolescent, je voulais être biologiste marin. Mais j'étais mauvais en mathématiques, alors je n'ai pas pu suivre une filière scientifique." A 17 ans, il entre à la Séoul National University pour étudier l'art. Son premier élan le dirige vers la sculpture : "Je voulais créer d'imposantes sculptures, mais l'enseignement se limitait aux bustes en argile. De plus, nous devions au préalable préparer cette matière difficile et froide qui me rebutait." Do-Ho Suh se tourne donc vers la peinture, s'interrogeant très tôt sur le statut des tableaux et leur illusionnisme, réfléchissant sur le cadre et la façon d'en sortir : des questions que se posaient avant lui les peintres modernistes américains. Le jeune artiste coréen ne connaissait cependant pas leur existence : "Je n'avais aucune idée de ce qui se faisait en Occident, toutes ces interrogations venaient de moi." Ses premières créations sont ainsi des installations - même si le terme n'existe pas encore à cette époque en Corée. Déjà, la notion de déplacement, si importante dans son œuvre, est posée : "Je pouvais plier ces toiles, les transporter et emmener le paysage avec moi."
La révélation de la sculpture
Do-Ho Suh poursuit son travail de peinture jusqu'à son installation aux Etats-Unis, au milieu des années quatre-vingts. Son entrée à la Rhode Island School of Design marque une rupture. Obligé de prendre une option dans un autre domaine que la peinture, il choisit à contrecœur un cours de sculpture, rebuté par sa première expérience en Corée. "A ma grande surprise, l'approche n'était pas du tout traditionnelle. On y explorait les différentes notions du corps, jusqu'à la sexualité, qui était taboue en Corée." Do-Ho Suh amorce alors une réflexion qui le poursuivra jusqu'à aujourd'hui quant aux limites du corps qui, selon lui, restent très floues. Il s'intéresse aux enveloppes et aux couches, jusqu'au karma que nous transportons au-dessus de nous, comme une sorte de "métacorps" qui détermine notre comportement et nos actions. Sa première sculpture est ainsi une armure, l'enveloppe protectrice des soldats, faite de centaines de plaques d'identité militaires. "Quand j'ai créé cette pièce, les conflits entre la communauté noire et la communauté coréenne de Los Angeles faisaient rage. J'ai voulu créer une œuvre qui affirmait mon identité coréenne. En Corée, l'armée tient une place importante dans la société et j'ai moi-même fait mon service pendant dix-neuf mois. Les plaques militaires réduisent l'identité de chaque soldat coréen en cinq lignes : nom, prénom, numéro de matricule, religion et groupe sanguin. Pendant les conflits, les corps de soldats sont souvent laissés sur le champ de bataille, seules les plaques sont collectées. Ils sont leurs pierres tombales, leur mémoire."
Robes d'Organza. Cette œuvre introduisit le thème de la mémoire dans le travail de Do-Ho Suh, qu'il explorera plus en avant à son retour en Corée. Sa mère lui présente alors des couturières traditionnelles avec lesquelles il travaille à ses immenses structures de tissu, ses "robes pour maisons conçues sur mesure". Sans chercher la facilité, l'artiste choisit de travailler l'Organza, un tissu particulièrement délicat et difficile à exploiter. "Grâce à sa transparence et à sa légèreté, il évoque l'absence, ce qui convenait parfaitement à mes œuvres qui traitent de la mémoire et de l'histoire." Un jeu avec l'espace réel, imaginaire et mémoriel.
Comme ses premières toiles, ces sculptures sont pliables et aisément transportables. Identité, mémoire et déplacement sont des thèmes intrinsèquement liés entre eux et à la vie de Do-Ho Suh - son émigration aux Etats-Unis et ses allers-retours actuels entre l'Amérique et la Corée. Fallen Star, exposée à la Hayward Gallery à Londres cet été, est emblématique de ses thématiques croisées : "J'ai imaginé ma maison de Séoul emportée par une tornade et qui irait s'encastrer violemment dans ma maison de New York."
Jeux d'espace in situ
Dans cette œuvre biographique saisissante s'opère un déplacement, une fusion entre deux cultures et entre deux époques. L'entre-deux fascine Do-Ho Suh, les lieux de passage comme les couloirs, les escaliers, les ponts, qui séparent et à la fois relient deux espaces.
La relation à l'espace est primordiale pour lui. Ses structures imposantes jouent inévitablement avec celui-ci, et chacune est conçue in situ. Pour l'œuvre présentée à Paris et intitulée Cause & Effect, l'artiste met à profit la rotonde pour produire une tornade flamboyante de personnages de plastiques jaunes et orange, les uns sur les épaules des autres. Après Screen, un mur de personnages colorés, et Floor, une plaque de verre horizontale supportée par des centaines de petits personnages, Do-Ho Suh démontre une nouvelle fois son intérêt pour l'accumulation, qui est, selon lui, "la façon dont le monde est créé".
DO-HO SUH est représenté par la galerie Lehmann
Maupin (www.lehmannmaupin.com). En outre, son travail sera visible à l'espace Louis Vuitton dans le cadre de l'exposition Métamorphoses - Trajectoires coréennes, du 1er octobre au 31 décembre 2008.
Laurence Dreyfus
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