Ferragamo: chausseur de rêves

PORTRAITS

Ferragamo: chausseur de rêves

Salvatore Ferragamo a passé sa vie aux pieds des plus belles femmes du monde. La société qu'il a fondée il y a quatre-vingts ans conquiert pas à pas tous les univers du luxe : bagagerie, prêt-à-porter, hôtellerie...

 

Il s'en est fallu de peu que la face du monde n'en soit changée. Que serait devenue Audrey Hepburn sans ses petites chaussures plates ? Et Marilyn sans ses innombrables paires d'escarpins de onze centimètres, déclinés dans une infinité de matières et de coloris ? Qui aurait inventé les chaussures à plates-formes, les talons cages ou transparents ? Quel autre chausseur de génie aurait pu créer dix mille paires de chaussures, toutes plus inventives les unes que les autres ? Et pourtant, Salvatore Ferragamo a bien failli être tout sauf chausseur. Dans cette Italie du début du xxe siècle, il n'est pas de pire métier : "La plus basse des extractions sociales", explique-t-il dans son autobiographie, Shoemaker of Dreams. Aussi, bien que pauvrissimes dans leur petit village du sud de la péninsule, les parents Ferragamo ne peuvent se résoudre à voir le jeune Salvatore, onzième de la fratrie des quatorze enfants, à devenir vulgaire savetier. Lui, pourtant, en rêve, fasciné par le travail du cordonnier du village, Luigi Festa, qu'il regarde travailler des heures. Fin de non-recevoir : bottier n'est pas un métier. Jusqu'au jour de la communion de sa sœur Giuseppina qui, faute d'argent, va être la seule fille du village à entrer dans l'église sans chaussures blanches. Salvatore a 9 ans ; toute la nuit, caché sous l'escalier, il fabrique alors les souliers avec les outils empruntés à Luigi, sans avoir jamais autrement appris qu'en le regardant travailler. Les "oh" et les "ah" d'émerveillement des villageois poussent les Ferragamo à se rendre à l'évidence : il est sans doute écrit quelque part qu'il y aura un bottier dans la famille.

 

_ Le rêve italien _

 

Après ses années d'apprentissage en Italie, Salvatore Ferragamo part rejoindre ses aînés installés aux Etats-Unis. C'est là qu'est l'argent, et en travaillant dur il pourra envoyer régulièrement à ses parents quelques économies pour qu'ils puissent rembourser leurs dettes. Il a 16 ans lorsqu'il débarque sur la Côte Ouest. D'abord à Santa Barbara, puis à Hollywood. Pendant une quinzaine d'années, son activité va suivre la même courbe exponentielle que celle des studios de cinéma voisins. Les Mary Pickford, Pola Negri, Gloria Swanson font la renommée du jeune Napolitain. Du hors-champ, Salvatore passera au plein cadre en réalisant les sandales pour Les Dix Commandements de Cecil B. DeMille, notamment celles de Moïse conduisant son peuple, tout un symbole. Lorsque l'enfant prodige retourne au pays pour y créer sa marque, il est lui-même starifié partout en Amérique par les stars qu'il a chaussées. Il s'installe alors à Florence.

 

En 1938, il acquiert l'un des plus beaux palais de la ville, celui des Spini et Ferroni, anciens banquiers du Pape, et il épouse la fille du maire de son village natal. L'histoire aurait pu s'arrêter là, bien haut dans l'échelle sociale, face à l'Arno, entre leurs murs médiévaux, sous leurs fresques du xviie siècle. Mais Salvatore est un travailleur. Chaque année, des femmes font le pèlerinage à Florence pour commander trente ou quarante paires de souliers d'un coup. Alors pas question de s'arrêter. Dans les vingt années à venir, les reines d'Hollywood allaient encore avoir besoin de ses services. Carmen Miranda et ses sandales à plates-formes en liège, légères comme des boucles d'oreille. Judy Garland et sa chaussure arc-en-ciel inspirée par sa chanson Over the Rainbow dans le Magicien d'Oz. Rita Hayworth, Greta Garbo, Anna Magnani, Ava Gardner, Sophia Loren, Ingrid Bergman...Dans la boutique au rez-de-chaussée du palazzo, où sont vendues des rééditions des modèles phares du créateur, un écran diffuse des extraits des films où les actrices étaient chaussées par le maître. Au sous-sol, le musée où deux cents paires historiques, prototypes ou modèles rachetés en salle des ventes, composent l'exposition renouvelée tous les deux ans. Avec treize mille modèles aux archives (en comptant aussi ceux créés par sa fille à la mort de Salvatore), il y a de quoi faire tourner longtemps les collections. Les talons marguerites, comme un assemblage de bouchons de lièges. Les fleurs de raphia brodées à la main, imaginées pour pallier les difficultés d'approvisionnement pendant la Seconde Guerre mondiale. Les sandales en fil de Nylon qui font l'effet d'une chaussure invisible et avec lesquelles il gagnera l'oscar Neiman Marcus de la mode en 1947. Le talon transparent en Bakélite avec son armature apparente. La sandale en or dix-huit carats et sa semelle guillochée, articulée pour pouvoir marcher sans rigidité. Le prototype d'une plate-forme ornée de strass de couleurs - la princesse hindoue qui l'avait commandée eut bien sûr la version en pierres précieuses. Les derbys en patch de cuir de couleur. Les mocassins faits pour Andy Warhol, rachetés dans les années quatre-vingt-dix par Wanda, la veuve de Ferragamo, et sur lesquels des taches de peinture verte et jaune ouvrent notre imaginaire : mais quelle toile pouvait-il bien peindre le jour où il portait ces chaussures ?

 

_ Vers un empire du luxe _

 

Aujourd'hui, ils sont soixante-sept descendants sur quatre générations. Pour ne pas voir l'empire familial perdre son attractivité aux yeux des grands managers internationaux, Ferruccio, fils de Salvatore et actuel président, a instauré une règle : jamais plus de sept Ferragamo aux postes clefs de la société et des conditions d'entrée encore plus drastiques que pour les étrangers (un master, l'anglais courant, avoir fait ses preuves ailleurs, s'être intégré pendant deux ans dans la société et passer un grand oral devant l'assemblée des sages). Son fils James est l'un de ces sept, directeur du département du cuir pour femme. Il s'amuse du protocole : "Il y a plus de compassion que d'envie de la part de mes cousins et cousines !" Sa création préférée ? La chaussure invisible pour sa légèreté et son innovation. "Le parcours de mon grand-père est une grande leçon pour moi. Cela me force à rester concentré et ne jamais cesser d'inventer", raconte-t-il, plein d'admiration pour celui qu'il n'a jamais connu. Décédé en 1960, Salvatore Ferragamo laisse à ses enfants le soin d'élargir les compétences de la marque. Sacs et bagagerie créés par sa fille Giovanna. Fulvia et le travail de la soie. Leonardo, un autre fils de Salvatore, a lui développé les activités annexes, faisant de l'atelier de chausseur des origines un véritable groupe de luxe : les bateaux d'un côté et les hôtels de l'autre. Avec quatre établissements à Florence et un à Rome, les Lungarno sont de petits boutiques hôtels qui ne désemplissent pas. Atmosphère discrète, cuisine raffinée et vues imprenables, la dolce vita façon Ferragamo.

 

 

Michele Norsa, débauché de chez Valentino et aujourd'hui directeur général de Ferragamo, a choisi l'Espagnole Cristina Ortiz pour reprendre en main le prêt-à-porter féminin. "Certes le département ne représente que 15 % de l'activité, concède-t-il, mais il est très important en termes de visibilité. Il permet d'établir de façon claire le positionnement de la marque." La créatrice madrilène, formée à l'école de la Chambre syndicale de la couture parisienne, est venue redynamiser les collections et dégager une cohérence sur l'ensemble des produits. "Il y a une réelle volonté d'améliorer la qualité, aussi bien sur les tissus que sur la façon, pour que le prêt-à-porter puisse égaler l'excellence des chaussures et des accessoires", explique-t-elle. Son travail se nourrit de l'histoire et des créations de Salvatore. "Les stars qu'il chaussait dans les années trente n'existent plus. Les femmes ont un tout autre rythme de vie, elles ne bougent pas de la même façon. Mais je garde en tête l'idée d'une femme qui aspire à cette vie glamour d'alors." Elle réinterprète également le travail de la soie, initiée par Fulvia Ferragamo, et ses motifs si particuliers d'animaux composés de fleurs.

De la petite échoppe américaine à nos jours, quatre-vingts ans se sont écoulés. Le grand événement organisé en mars à Shanghai pour fêter l'anniversaire prouve encore une fois la grande modernité des créations de Ferragamo et laisse augurer un avenir tout aussi brillant.  

 

Jérôme Hanover 

 

Prix de la Revue des Montres 2008

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