Project île

ARTS ET DESIGN

Project île

Au printemps dernier, le mécène et collectionneur d'art contemporain Soichiro Fukutake mettait une nouvelle corde à son arc artistique en inaugurant un lieu qui tient autant du musée que de l'œuvre d'art totale. Un rêve vieux de dix ans enfin exaucé pour ce passionné d'art hors norme. Il a confié à l'artiste Yukinori Yanagi et à l'architecte Hiroshi Sambuchi le soin de réveiller, sur l'île de Inujima, la mémoire d'un site industriel oublié. par OLivier reneau. photographie pierre filliquet

 

 

L'embarcation vient de quitter le port de Naoshima en direction de Inujima. La demi-douzaine d'îles qui ponctue le parcours se succède dans une curieuse féerie visuelle, où la nature la plus luxuriante côtoie les complexes industriels les plus crasses, implantés là sans aucun souci de briser le charme des lieux. Les navires qui émergent à cadence régulière de l'épaisse brume ajoutent sans doute au mystère et l'on ne peut s'empêcher de penser un instant aux célèbres images de mer du photographe Hiroshi Sugimoto. Ou bien à l'idée de ce que serait finalement une estampe japonaise du xxie siècle. La fin juin n'est pas la meilleure saison pour pratiquer le tourisme au pays du Soleil-Levant mais le dernier projet artistique financé par Soichiro Fukutake, et fraîchement inauguré, vaut bien la peine de ce défi aux oracles de la météo.

Soichiro Fukutake n'est décidément pas un mécène comme les autres. Et ne ménage pas les effets pour surprendre son monde. Au départ, l'homme a hérité de son père d'une puissante société d'édition de manuels scolaires, la Benesse Corporation, et d'un goût sûr et prononcé pour les arts. Avec évidemment la collection d'œuvres qui va de pair. Mais Fukutake fils a de l'ambition et se fait très vite remarquer en décidant d'implanter un musée d'art contemporain sur l'île de Naoshima, où Fukutake père a autrefois acheté un lopin de terre pour y organiser des colonies de vacances. L'île n'est qu'une petite tâche sur la carte, coincée dans la mer intérieure de Seto, entre l'île principale de Honshu et celle de Shikoku. Quatre heures de Kyoto en train et ferry, autant en avion depuis Tokyo. Le pari est hardi pour y attirer les esthètes à même d'apprécier la nature du projet. Qu'importe. L'entrepreneur fait appel à l'architecte Tadao Ando pour ériger un bâtiment audacieux, ainsi qu'un complexe hôtelier haut de gamme susceptible de séduire le chaland. Fort du succès rencontré, le projet prend de l'ampleur avec des interventions d'artistes dans l'espace public (Yayoi Kusama, Cai Cuo Qiang...), ainsi que dans plusieurs maisons inoccupées 
de l'île (Rei Naito, James Turell...). Dès lors, Naoshima devient une attraction culturelle de tout premier ordre au Japon. Mais Fukutake n'entend pas en rester là : conditionné par l'achat d'une Nymphéa de Claude Monnet - le contrat de vente stipule que l'œuvre doit être exposée au public -, il fait bâtir, toujours par Tadao Ando, un exceptionnel musée de 4000 m2. Plus qu'un bâtiment, le Chichu museum - pour musée souterrain - est plutôt une peau de béton enfouie où ‘habitent' uniquement trois artistes et leurs œuvres : Monnet et cinq de ses Nymphéas ; Walter de Maria et une imposante installation conceptuelle et minimale qui fait écho à une intervention dans le paysage de l'île ; James Turell avec deux installations dont un Skyspace, salle d'observation des cieux dont l'apparence se transforme en peinture abstraite. Cette déambulation muséale 
ne ressemble pas à grand-chose de connu et ceux qui y sont allés ont parfois du mal à trouver les mots pour relater l'émotion vécue. 
Le musée phénoménal est inauguré à l'été 2004. Et malgré le déchaînement médiatique, personne ne sait encore que Fukutake couve déjà en secret, depuis bientôt cinq ans, un autre projet 
hors du commun.

 

Critique de la modernité

 

A la fin des années quatre-vingt-dix, Fukutake sillonne l'archipel de la mer de Seto en compagnie de l'artiste Yukinori Yanagi, alors venu accrocher une œuvre à Naoshima. A une heure de l'île, 
ils tombent en arrêt sur l'étrange paysage qui occupe depuis un long moment la petite île de Inujima. Là, au milieu d'une végétation débridée, les vestiges d'un complexe industriel en ruines se déploie sur plus de 5 ha. L'étendue de l'usine et la hauteur des tours de brique encore debout semblent juste démesurées au regard de la superficie de l'îlot. Mais le plus surprenant réside peut-être dans l'histoire saugrenue de la friche, dont ils découvriront plus tard les détails. 
En 1909, les pouvoirs publics locaux décident, en effet, d'ériger ici une raffinerie de cuivre pour répondre à l'essor économique du pays. 
"Le minerai était facile à acheminer par voie maritime et la pollution provoquée par la transformation du métal ne gênait pas grand monde", apprend-on. Le Japon est alors en pleine période Meiji, symbole d'une ère de modernisation, et le cuivre représente un produit d'exportation substantiel. Mais dix ans plus tard, le cours du métal s'effondre et la raffinerie part en banqueroute. De 3 000 habitants alors, l'île ne compte aujourd'hui plus qu'une soixantaine d'âmes, dont la moyenne d'âge avoisine les 75 ans. Autant dire que Inujima a traversé le xxe siècle en payant les abus de la modernité et en sombrant dans l'oubli.

 

"Dès le début, j'étais convaincu que si nous voulions faire quelque chose de cette l'île, il faudrait le faire en accord avec les gens qui vivent ici", déclare Fukutake. Son objectif : ériger un monument critique à l'égard de la modernité. Ou plutôt à l'échec de cette course à tout crin vers un supposé progrès. Le mécène pense qu'il faut s'appuyer sur ce constat et, un peu à l'image de l'histoire du Japon, partir de l'existant pour créer des éléments nouveaux. L'artiste Yukinori Yanagi, présent dès les prémices de la réflexion, accepte volontiers d'élaborer un projet spécifique, pour ne pas dire une œuvre in situ, qui n'utilisera que des matériaux trouvés sur place ou recyclés et en lien avec le sujet. Agé d'une cinquantaine d'années, cet artiste japonais a étudié à l'université de Yale, aux Etats-Unis, et s'est fait connaître sur la scène internationale dès le milieu des années quatre-vingts, notamment par ces tableaux en sable figurant des drapeaux de nations reliés entre eux par d'étranges conduits. 
Et peu à peu la splendeur du motif de se dégrader au gré des galeries creusées par des fourmis intégrées dans chacune des œuvres et de gagner le tableau voisin. Ironique métaphore de la colonisation et des invasions successives par les peuples.

 

Un module qui s'autorégule

 

En arpentant les ruines, Fukutake a été véritablement impressionné par ces amas de briques confectionnées à partir des déchets du raffinage du cuivre et qui servirent à construire en partie l'usine. En somme, et presque paradoxalement, l'idée du recyclage des matériaux était déjà bien présente dans le processus d'élaboration du site, lequel pouvait ainsi croître en quasi-autonomie. Dès lors, il décide de s'adjoindre les compétences d'un architecte reconnu pour ses recherches dans le domaine du développement durable. Hiroshi Sambuichi, la quarantaine, est diplômé de la faculté des sciences et technologie de Tokyo. Il travaille un temps à l'agence de Shinichi Ogawa avant de créer, à Hiroshima, sa propre structure tournée vers la "green architecture".

 

Aussi, Sambuichi imagine la structure architecturale du projet comme un module qui pourrait s'autoréguler. Le site est réorganisé à l'aide des briques en cuivre, tandis que le bâtiment abritant l'intervention maîtresse de Yanagi est construit à l'aide du granit trouvé sur l'île. A l'intérieur du bâtiment, pas d'électricité pour s'éclairer, seule la lumière du jour doit servir 
de source d'énergie. De même la régulation climatique se fait à l'aide de structures solaires et géothermiques qui captent ou chassent la fraîcheur au rythme des saisons. Enfin, des carrés d'herbe au pouvoir filtrant permettent de récupérer, à des fins de consommation, les eaux de pluies, souvent chargées en sel en raison du contexte marin. En arrivant au débarcadère, le public est invité à se diriger vers une étrange maison noire arborant l'effigie Inujima Art Project. 
Les murs en bois de la bâtisse ont en fait été brûlés superficiellement ; pratique traditionnelle locale pour protéger les bâtisses des agressions salines. A l'intérieur, les visiteurs prennent rapidement connaissance de la teneur exacte du projet, ainsi que des recherches menées par Sambuichi. Et surtout, ils signalent ainsi leur présence pour la visite qu'il ont dû réserver au préalable...

 

Un parcours contemplatif

 

Après une marche de quelques minutes sur une digue réaménagée à l'occasion, le groupe se retrouve face à la fameuse seirensho, la raffinerie en japonais. Si les ruines donnent bien l'impression d'avoir été réorganisées, l'idée de désolation persiste toujours. 
Au cours du parcours proposé à travers le site, on mesure bien l'étendue du territoire occupé et le dispositif mis en branle. 
Dans un second temps, le public accède à l'intérieur de l'architecture proprement dite de Sambuichi, dédiée à l'installation Dry Cell Hero imaginée par Yanagi. Là, un sinueux couloir obscur, éclairé par la seule lumière du soleil au moyen de miroirs obliques, dessert des salles invitant à la contemplation et à la réflexion. L'artiste a décidé de travailler à partir des vestiges de la maison de l'écrivain Mishima dont Fukutake s'était précédemment porté acquéreur. Il faut préciser que l'écrivain fut un ardent détracteur de l'empereur Hirohito qui prônait la modernisation et l'ouverture du Japon. L'installation d'objets suspendus ou disposés au sol apparaît tantôt comme un sanctuaire, où la figure du yin et du yang se dessine par l'entremise d'un miroir d'eau ou bien encore rend un hommage au temple Ryoan-ji de Kyoto. Avec, en clin d'œil au célèbre Ready-Made de Duchamp, la disposition d'un urinoir en lieu et place de l'une des pierres du jardin minéral. Ultime étape de ce parcours contemplatif et critique, un pavillon accueille de curieuses guirlandes d'idéogrammes. Il s'agit, en fait, d'extraits des écrits de Mishima que l'artiste a recontextualisés dans ce mémorial. La visite a duré une bonne heure et l'on opte de regagner le petit port en traversant le village. Le temps semble, ici aussi, s'être arrêté : des maisons à l'abandon jouxtent des potagers en friche où des meutes de chats ont élu domicile. Et de se demander si, comme à Naoshima, le projet artistique va susciter l'ouverture de chambres et tables d'hôtes, d'autant qu'en 2010, Soichiro Fukutake, pas en reste d'idées, prévoit d'investir les quatre autres îles de l'archipel via des projets artistiques dont le lancement se fera à l'occasion d'une triennale.

 

Inujima Art Project Seirensho, 327-5 Inujima, Okayama-shi, Okayama, Japon, tél. +81 (0)86 947 1112, www.inujima-ap.jp.

 

 

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