ARTS ET DESIGN
Ron Arad Rocks
No Discipline. L'exposition du Centre Pompidou dédiée à Ron Arad est la première compilation française de trente ans d'activité d'un designer devenu emblématique. Lexique de fluidités construites qui pose la question des frontières du design, de l'architecture, de la sculpture et d'une personnalité. Ou apporterait une preuve de leur invalidité.
Architecture, design, sculpture ? Artiste, pop star ?
Les partitions sont devenues à peu près illisibles de ce point de vue catégorique, celles du travail d'Arad, déjà mélodies de cent notes et tessitures. Oubliez les joies du classement, carbonisez les petites boîtes. Jouissez simplement, si vous vous en sentez encore capable. Lorsque l'on demande à Arad de raconter à sa grand-mère ce qui qualifie son activité, il propose : "Je fais des choses qui n'existaient pas avant que je les fasse. Et je tenterais de définir ce design, qui est mon métier, en lui disant : il s'agit d'imposer sa volonté à un matériau, sous la forme d'un processus, en tenant compte d'une fonction qui, à la fin, sera aussi importante, ou aussi négligeable, que tu le désireras." Ma grand-mère répondrait : "Je crois que je n'ai rien compris à ce qu'est ta profession." Alors je lui dirais : "Ça va."
Oui, ça va. C'est même plutôt rassurant. Comme l'est Ron Arad, de manière générale. Il faut s'autoriser cet orgueil de critique se supposant capable, en trois heures d'entretien, de dessiner la silhouette psychologique d'un homme de 57 ans. Si l'on peut, à juste titre, redouter de trouver une outre de fatuité et le vieux clown rompu aux pitreries de la scène, on tombera de haut. On s'étonnera donc de trouver chez Arad simplicité et passion sans fard, là où l'on craignait le cynisme obèse. L'avoir trop vu, de salons de design en conférences complaisantes, habiter le personnage du bohème allumé et de l'ingénieur clodo, costume informe et galure pas possible, ne nous rend pas service. Si l'on ne veut pas croire que la plus grande astuce du diable est de faire croire à son inexistence, refusant l'hypothèse d'une exquise habileté mercantile, on en arrive à un bonhomme incontestablement peu commun. Et il le sait, bien sûr.
Il en est presque certain depuis une très fortiche platine disques en béton cassé, à moins que ce ne soit avec le génie tordu d'une ellurique bibliothèque en spirale (This Mortal Coil, 1993, devenue Bookworm, vrai produit de design industriel produit par Kartell). Et cela ne le rend pas imbuvable pour autant : lorsque l'on vient voir Arad, on comprend vite que ce n'est pas en vestale servant le culte d'un dieu des grands jeux de formes, de matières et de fonctions lyriques qu'il a envie de vous parler, pour autant que vous n'ayez pas envie de le voir ainsi. Alors on oublie aussi, par élégance, d'en arriver à la question : "Mais comment c'est la vie quand on est riche et célèbre ?", devenue vraiment inconvenante, pour le coup.
ÉMOTION PRIMITIVE
Aujourd'hui, face à ses pièces, lorsque l'on a encore la volonté de résister à certaines opinions comme autant de pizzas congelées, il faut en revenir à des fondements basiques qui n'appellent aucune références culturelles : le talent, sûrement, hors du commun ; la sincérité, peut-être, mais c'est un critère qui ne vaut pas grand-chose. Le marché aussi, sans doute, vient s'ajouter aux invincibles convives, avec son cortège d'engouements capricieux, d'articles laudateurs, de vertiges chiffrés. Mais surtout, vraiment plus primitif encore, détournant la raison de ses velléités sages (forcément absurdes), on trouvera dans le travail de Ron Arad l'appel immédiat aux sens, là où le physique et le magique se joignent. La traduction des forces formidables qui ont plié l'acier. Ou celles, non moins prodigieuses, qui fabriquent une harmonie de proportions quelquefois inouïes, ces reflets d'inox liquides qui sont nos plus beaux miroirs de foire aux vanités contemporaine. Arad, c'est à la fois Narcisse et le bouclier offert au regard de la Gorgone. Ces reflets nous plaisent d'autant plus qu'ils sont suffisamment distordus pour ne pas reproduire fidèlement l'humain, créature décidément décevante. Le cadre d'un polythéisme antique lui va bien : membre émérite de la trilogie des divinités design/art/archi qui dominent l'Olympe des ventes (avec l'architecte Zaha Hadid et le Silver Surfer Marc Newson).
LE PROJET
Où est-il ? D'où parle-t-il ? Ron Arad dit : "Quand je vais regarder quelque chose, je ne veux pas me poser la question de savoir s'il s'agit de paléonthologie, de botanique, d'anatomie ou d'art. Est-ce que ça m'intéresse ? Oui." Là, c'est une réflexion nourrie par l'exposition des œuvres de Damien Hirst, vendues par Sotheby's à la mi-septembre 111 millions de livres. Chez lui aussi, les chiffres peuvent donner le tournis. Lui aussi est un Londonien qui respire l'air de la phénoménale prospérité financière de la capitale britannique
"Quand je vais regarder quelque chose, je ne veux pas me poser la question de savoir s'il s'agit de paléonthologie, de botanique, d'anatomie ou d'art. Est-ce que ça m'intéresse ? Oui."
jusqu'à présent). Arad évoque la figure de Hirst à l'image d'un Midas mythologique, qui voudrait maintenant savoir ce qu'il pourrait bien faire qui ne se vende pas. Il se dit jaloux, non de l'artiste, mais de la formidable entreprise de production que représente l'opération montée avec Sotheby's par le young british artist qui, s'il n'est plus jeune, continue à rendre régulièrement tous les autres assez vieux. Arad adore les processus. C'est un homme de projet, d'articulations, de montages et d'assemblages. C'est un code génétique de designer et d'architecte, mais ça n'interdit pas l'artiste. Ni le grand marchand d'ailleurs. Faisant suite à toutes les comparaisons avec Héphaïstos et Vulcain qui encombrent sa biographie, Arad s'inscrit sur le terrain démiurgique du dessein. Aujourd'hui, il ne soude plus rien. L'atelier de Chalk Farm Road, au nord de Londres, n'est plus le lieu où se fabriquent physiquement les pièces. Tout ici a l'air d'un entrepôt ou d'un élevage clandestin de sièges d'acier. Le lieu de naissance des prouesses et des bijoux de galerie est une vraie cuisine encombrée, pas une double page de magazine tirée au cordeau.
REFUS POLI MIROIR
Il montre des morceaux du musée qui se construit à Holon. "Oui, pour l'instant, alignées comme ça, elles ressemblent à des sculptures de Richard Serra, mais une fois montées, ce seront les structures du bâtiment." Ce musée ressemblerait à une variation du Guggenheim de Frank Lloyd Wright à New York, une succession d'anneaux de différentes circonférences. Il n'est pas d'accord, pas plus qu'avec le goût des élus de la commune israélienne qui n'apprécient pas la couleur rouille de l'acier Corten. "La difficulté des projets est souvent là, dans ce que tu peux espérer prévoir de l'attitude de tes partenaires. Si tu me demandes quels sont les derniers projets que j'ai refusés, je te dirais : on en refuse beaucoup tous les jours. Ce qui m'atteint le plus, ce sont les projets auxquels je croyais, et qui n'ont jamais vu le jour. L'hôtel de Battersea Park Power Station, le restaurant pour les Costes au palais Garnier. Le pont de bois pour les jeux Olympiques de Londres : j'étais certain de gagner, et ils m'ont dit que les contraintes techniques étaient très complexes. Mais encore heureux qu'elles sont difficiles !"
A BIG EASY WAY OF LIFE ?
Pendant toute la durée de l'entretien, il ne cesse de manipuler une petite concrétion de sphères d'acier tronquées, alternativement noires mates et polies, comme ces molécules dans une vitrine de pédagogie scientifique. Il a sorti le catalogue de l'exposition-vente préparée par Sotheby's, Beyond Limits. Avec une joie d'enfant, il montre ces images d'atelier où des artisans se battent avec des difficultés folles de soudure et de structure. Ce qui l'excite visiblement beaucoup, c'est que le matériau lui résiste encore autant. Il sait aussi qu'il en viendra à bout. Avec une petite gêne aussi : ce Even The Odd Balls ? Chair réalisé pour Sotheby's, reprend la silhouette de ce Big Easy, fauteuil club expressionniste en acier qui, décliné sous plusieurs aspects, est devenu une sorte de portrait d'Arad à lui tout seul. C'est un truc formidable, sûr, mais de là à en faire sa gagneuse ? Le même embarras s'était fait jour devant la résurrection, l'an passé, de la Rover Chair, attitude qui ressemblait, à s'y méprendre, à une méchante plaisanterie et un commentaire cynique sur l'état du marché. A se dire, voilà, Arad est désormais plus fécond sur le terrain de l'architecture que du design, parce qu'il n'a plus grand chose à y dire. A comparer la puissance de son travail des années 90 à celle d'aujourd'hui est également parlant, comme de voir la centaine de pièces de studio des dix dernières années exposées ici : Arad est objectivement prolifique, mais l'arrière-goût de l'exploitation éhontée d'une recette est tenace. La réponse d'Arad est déconcertante : "Non, je ne crois pas que ce soit la répétition d'une forme, mais plutôt l'utilisation d'un ready made. Mais un ready made qui serait à moi au départ. C'est un jeu de formes inversées terriblement complexe à fabriquer, un fauteuil qui existe par paire, avec son reflet en creux : d'un côté les sphères, de l'autre les antisphères." Arad a une fascination fidèle pour Marcel Duchamp, et pour le fauteuil Richard III de Starck : ce Big Easy, en constant travail sur son métier, relie un peu les deux, pour acrobatique que soit le schéma. Etre acrobate est ici une activité qui autorise des profits d'ordre mythologique encore.
Il répète sans cesse que la motivation essentielle de tout son travail est de ne pas faire comme les autres et selon les règles existantes, dans la position de celui qui ne "se sent pas à l'aise avec les voies conventionnelles, les modes classiques de faire, de penser, de travailler". La citation critique favorite de Ron Arad est tirée du quotidien Evening Standard au moment de sa grande exposition au Victoria & Albert Museum à Londres : "Mais comment est-il possible qu'on ait pu laisser une telle disgrâce arriver ?" Il se souvient parfaitement du texte et du nom du journaliste, et ça continue de le faire beaucoup rire.
No Discipline. Du 19 novembre au 26 janvier, Centre Pompidou, Paris 4e.
Tél. 01 44 78 12 33
Par Pierre Doze
Photographe: Kevin Davies.
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